Interrogée

Pour éviter de sombrer complètement je pensais à mes frères et sœur et à tous ceux que j'aimais. Au fond de moi je n'avais toujours pas complètement réalisé ce qui s'était passé, mais l'idée de fuguer s'éloignait au fur et à mesure que le temps passait et j'essayais de m'accoutumer à la vie du foyer.

En fin de semaine les éducateurs m'informèrent que j'allais être interrogée par la police en début juillet. Hormis André mon éducateur de référence, aucun éducateur ne savait pourquoi je devais être auditionnée et je sentais dans leur voix un ton sec et sévère qui avait le don de m'effrayer bien plus que de me rassurer... Pourtant, j'aurais beaucoup donné pour être ne serrait-ce qu'un peu, encouragée et rassurée dans l'attente de cette audition. Mais j'étais seule... 

Malgré l'interdiction du juge qui leur avait retiré l'autorité parentale sur moi, mes parents téléphonaient souvent au foyer pour demander de mes nouvelles. Les éducateurs me transmettaient fidèlement leurs messages puisque moi je n'avais toujours pas le droit de leur parler. Ils essayaient par tout les moyens de me mettre de la pression et de me faire taire. Ma mère m'envoyait des lettres dans lesquelles elle me suppliait de ne pas parler à l'audition.

Elle me faisait faire des tests de psychologie pour malade mentaux dans l'espoir de pouvoir prouver au juge que je n'étais pas complètement normale et que mes affirmations n'étaient que délire et exagération. A force d'insister, les éducateurs relâchèrent leur vigilance et un jour, ma mère me parla seule à seule au téléphone. Elle m'injuria de tous les noms en m'expliquant que d'après elle j'étais une possédée. Cette affirmation qui peut paraître banale aux yeux d'un laïque a été pour moi le sommet de toutes les souffrances morales qu'elle m'a infligées.... Pourquoi alors qu'elle savait tout, m'a-t'elle fait si mal en prononçant ces paroles? 

Elle m'en voulait énormément d'avoir détruit sa «  jolie famille » et son couple. Et je m'en voulais à moi d'avoir parlé. Depuis l'instant où j'ai commencé à réaliser que ce que mon père faisait n'était pas permis et normal comme il me le disait, j'ai pris la décision que dans ma future vie professionnelle  je voudrais aider les filles comme moi qui n'arrivent pas à sortir du silence meurtrier. Je voulais sortir du silence et aller mieux afin de montrer  qu'il est possible de s'en sortir et de vivre bien malgré toute la souffrance, pour toutes les victimes et pour moi. Mais je n'ai jamais imaginé que briser le silence entraînerait autant de souffrance et de difficultés. Plus que tout projet d'avenir, je regrettais d'avoir parlé…  Je préférais le silence car il ne détruisait que moi et ne faisait pas de mal à mon entourage...C'est avec cette intime conviction en tête que je me suis couchée la veille de l'audition. Cette nuit-là je n'ai pas fermé les yeux d'angoisse.

 

 

Mme Liva, l'inspectrice de police responsable de mon affaire,  était partie en vacances et ce fut une autre policière accompagnée d'une psychologue spécialisée qui m'interrogea. La policière était très sympathique et elle faisait tout son possible pour me mettre en confiance. Nous étions toutes les deux installées dans une pièce décorée de jouets et  équipée d'une caméra vidéo qui filmait toute l'interrogation. Dans une petite chambre annexe la psychologue spécialisée et une autre personne surveillait l'enregistrement. Les questions étaient claires et précises et je jonglais incessamment entre l'envie de tout lui avouer et la peur des conséquences. Je parlais de tout mais sans tout dire. J'avais trop peur que mon père ou un des hommes soit condamné et puni à cause de moi. 

 

 

La première audition a duré 3h de temps et pour moi ce fut l'un des moments les plus difficiles de ma vie. Raconter en détail et revivre une partie des actes de manière brute et détaillée fut pour moi trop éprouvant et cela malgré la patience et la gentillesse de l'inspectrice.  Personne ne m'avait préparée à ça et le souvenir des traumatismes me fut  fatal. L'inspectrice sentait que je cachais encore sous silence bien des actes mais voyant mon déni et mon refus, elle me proposa un autre entretien dans le courant de la semaine suivante, afin de me laisser le temps de réfléchir  à sa proposition. 

 

Un éducateur que je n'appréciais pas beaucoup m'avait accompagné à l'interrogatoire et attendait mon retour dans le couloir. Lorsque nous nous sommes remis en route en direction du foyer, mon corps se mit subitement à réagir de manière très violente aux émotions vécus durant l'audition. Une douleur insupportable me déchirait le ventre et j'avais l'impression que ma tête allait exploser à tout moment. Prise de panique j'ai demandé à l'éducateur de s'arrêter sur le bord de la route afin de reprendre un peu de forces. Mais celui-ci, complètement insensible à mes larmes et mes douleurs qu'il soupçonnait théâtrales, refusa et continua sa route en ignorant mes gémissements qui devenaient toujours plus silencieux.


Découvrez Garou/hélène Ségara!


Article ajouté le 2009-02-24 , consulté 94 fois

Commentaires


Sencia le 06/03/2009 à 22:50:15
> Mimosa; ta compassion me touche profondément Mimosa! J'ai eu beaucoup de peine aussi à accepter que cet éducateur ne me croyait et soutenait pas... Mais il ne savait pas les raisons de mon interrogatoire à la police et je pense qu'il pensait sérieusement que je jouait la comédie...

Tu sais Mimosa, je pense que même si tu n'étais pas présente physiquement tu étais là par la prière et cela je l'ai senti, car sans vos prière je n'aurrais pas survécu à tout cela.

Merci du fond du coeur de continuer à prier pour moi, c'est vrai j'en ai besoin, car si on peux aller mieux on oublie jamais et mon combat sera encore long et difficile... Merci d'être là, ma petite maman de coeur!:-) Je t'aime fort, fort Mimosa!




Mimosa le 02/03/2009 à 23:13:47
Enfin je prends le courage de t'écrire encore quelques lignes, bien que je ne trouve pas les bons mots pour une telle souffrance! Tant d'injustice, tant d'incompréhension, tant d'insensibilité, comment est-ce possible... C'est vraiment affreux.
Merci pour ton merveilleux message si touchant ! Comme j'aurais aussi aimé être près de toi à ce moment-là. Si seulement j'aurais pu te témoigner un peu d'affection dans ces moments si difficiles!!

Je pense très fort à toi.
Merci pour ton témoignage et le beau chant qui l'accompagne. Merci pour tout ma très chère Sencia,
Je t'embrasse très fort et te sers dans mes bras,
ta petite maman de cœur qui t’aime très fort.

Sencia le 01/03/2009 à 19:11:32
> Mimosa; ma petite maman de coeur, tes paroles et tes larmes me touchent beaucoup! J'aurais tellement aimé t'avoir près de moi à ce moment-là! Merci pour tes prières, tes pensées et ton affection! Je t'aime de tout mon coeur! Prend bien soin de toi ma petite maman et merci de me lire!
Milles bisous rempli de jolies petites fleurs colorées rien que pour toi!
Mimosa le 25/02/2009 à 22:30:55
Ma chère Sencia,

Ton vécu me boulverse!!! Pour le moment je ne peux rien dire d'autre que de pleurer.... Excuse-moi, je t'écrirai un autre jour... C'est tellement horrible tout ce dont tu as du vivre...
Je pense très, très fort à toi... et je t'embrasse,
Ta Mimosa

Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " Mon histoire "

Retour aux articles